Utilité de la retraite. Vœux et prières des hommes.
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Sénèque conseille à Lucilius d'éviter les foules, la solitude en mauvaise compagnie, et même le recueillement solitaire dans le vice. La véritable solitude n'est vertueuse que si l'on préserve l'intégrité de son caractère et si l'on ne formule aux dieux que des demandes qu'on pourrait faire ouvertement, libérées de désirs honteux.
Traduit par Joseph Baillard, 1914
Oui, je ne m'en dédis point : fuis les grandes compagnies, fuis les petites, fuis même celle d'un seul. Je ne sache personne avec qui je veuille te voir communiquer. Et vois quelle estime tu obtiens de moi : j'ose te confier à toi-même. Cratès [1]Philosophe cynique, né à Thèbes, disciple de Stilpon et le premier maître de Zénon, vers l'an 325 av. J. C., dit-on, le disciple de ce même Stilpon dont j'ai fait mention dans ma dernière lettre, voyant un jeune homme se promener à l'écart, lui demanda ce qu'il faisait là tout seul : « Je m'entretiens, répondit l'autre, avec moi-même. – Prends garde, je te prie, et fais grande attention, reprit Cratès, de ne pas t'entretenir avec un méchant. » On surveille d'ordinaire l'homme en proie au désespoir ou à la frayeur, pour qu'il n'abuse pas de sa solitude ; et quiconque n'a plus sa raison ne doit pas être livré à lui-même. Car alors s'agitent les mauvais desseins, alors on trame la perte d'autrui ou la sienne propre ; alors les passions criminelles jettent leurs plans, et tout ce que par crainte ou par honte elle recelait en elle, l'âme le produit au dehors ; l'audace s'aiguise, l'incontinence s'enflamme, l'irascibilité s'exalte. En un mot, le seul avantage de la solitude qui est de n'avoir point de complice, de ne point craindre les révélateurs, l'insensé le perd : lui-même se trahit. Vois donc ce que j'espère de toi, ou plutôt ce que je m'en promets ; car qui dit espérance parle d'un bien douteux : je n'imagine pas avec qui j'aimerais mieux te voir qu'avec toi. Je rappelle en mon souvenir de quel grand cœur ont jailli certains de tes mots, de quelle force ils étaient remplis. Je m'en félicitai tout d'abord et me dis : « Cela n'est point venu du bout des lèvres ; il y a un fond sous ces paroles. Ce n'est point là une âme de la foule, elle aspire à la véritable vie. » Que tes discours, que ta conduite ne fassent qu'un : garde que rien ne te fasse déchoir.
Pour tes vœux d'autrefois, tiens-en quitte la divinité ; formes-en d'autres tout nouveaux : implore d'elle la sagesse, la santé de l'âme, et seulement ensuite celle du corps [24]« Demande à Dieu la conversion de ton cœur, expose-lui toutefois avec confiance tes nécessités même corporelles. » (Bossuet, Culte dû à Dieu.). Ces souhaits-là, qui t'empêche de les renouveler souvent ? Tu peux hardiment les faire : tu ne demanderas rien du bien d'autrui. — Mais, selon ma coutume, pour joindre à ma lettre quelque petit présent, voici une chose bien vraie que je trouve chez Athénodore [2]Sur Athenodore, voy. Consol. à Marcia, IV. : « Tiens-toi pour affranchi de tout mauvais désir, quand tu en seras au point de ne demander rien au ciel que tu ne puisses lui demander à la face de tous. » Car aujourd'hui, ô comble du délire ! les plus honteuses prières se murmurent tout bas dans les temples ; si quelqu'un prête l'oreille, on se tait ; et ce qu'on ne voudrait pas que l'homme sût, on le raconte aux immortels [25]« L'un dit : Vous seriez mon sauveur, si vous vouliez me tirer de la pauvreté ; je ne vous le promets pas. Combien lui disent en secret : Que je puisse contenter ma passion ; je ne le veux pas. Que je puisse seulement venger cette injure ; je vous le défends. » (Bossuet, Sermon sur la Nativité.). Veille à ce qu'on ne te rappelle point cette maxime préservatrice : vis avec les hommes comme si Dieu te voyait ; parle à Dieu comme si les hommes t'entendaient.