Ce qui fait la sécurité de la vie. Des mauvaises consciences.
Résumé
Sénèque conseille à Lucilius d'atteindre la sécurité par la vertu et la sagesse. Il identifie cinq dangers à éviter—l'espoir, l'envie, la haine, la crainte et le mépris—et explique que le mépris est le moins dangereux tandis que l'injustice et une conscience coupable constituent les plus grandes menaces pour la sécurité.
Translated by Joseph Baillard, 1914
Les règles que tu dois observer pour jouir d'un peu de sûreté dans la vie, les voici, sauf à toi à les prendre, et j'en suis d'avis, comme des préceptes d'hygiène que je te donnerais pour l'insalubre climat d'Ardée[1]. Cherche à voir quels sont les motifs qui poussent un homme à perdre son semblable, tu trouveras l'espérance, l'envie, la haine, la crainte, le dédain. De tous ces motifs le dédain est le moins grave, au point que beaucoup l'acceptèrent comme préservatif, comme abri[1]. On foule, il est vrai, l'homme qu'on dédaigne, mais on passe outre. Nul ne s'acharne, nul ne s'étudie à persécuter l'objet de ses dédains. On oublie même l'ennemi couché par terre pour combattre l'ennemi debout.
Tu éluderas l'espoir du méchant, en ne possédant rien qui excite la convoitise et l'improbité, rien qui ait trop d'éclat : car on est désireux de ce qui brille, bien qu'on le connaisse peu.
Pour échapper à l'envie, tu ne feras ni étalage de ta personne, ni vanité de tes biens ; tu sauras jouir dans le secret de ton cœur[2].
La haine est fille de l'offense : on l'évite, si l'on ne fait d'injure gratuite à personne ; c'est de quoi le bon sens te garantira. Voici qui fut pour beaucoup un écueil : on a parfois encouru des haines sans avoir proprement d'ennemi[2]. Si tu n'inspires pas la crainte, tu le devras à la médiocrité de ta fortune, et à la douceur de ton caractère. Que les gens sachent qu'on peut te choquer sans péril grave ; qu'avec toi la réconciliation soit facile et loyale. Il est aussi triste de se faire craindre chez soi qu'au dehors, par ses serviteurs que par ses enfants. Il n'est personne qui ne soit assez fort pour nuire. Et puis, qui se fait craindre craint à son tour : nul n'a pu lancer la terreur en gardant sa sécurité.
Reste le dédain, dont la mesure est à la discrétion de celui qui le prend pour égide, qui l'accepte parce qu'il l'a voulu, non parce qu'il le mérite : disgrâce qu'on oublie dans la pratique du bien et dans l'amitié de ceux qui ont du pouvoir chez quelque puissant : il sera bon de s'approcher d'eux, non de s'y accrocher ; le secours pourrait coûter plus que le péril.
Mais rien ne te servira mieux que de vivre dans le repos, de t'entretenir fort peu avec les autres, beaucoup avec toi. Il se glisse dans les entretiens je ne sais quel charme insinuant, qui, de même que l'ivresse ou l'amour[3], nous arrache nos secrets. Nul ne tait ce qu'il entend dire ; nul ne dit uniquement ce qu'il a entendu. Qui n'a pas tu la chose ne taira pas l'auteur. Chacun a pour quelque autre la même confiance qu'on a mise en lui. Si maître qu'il soit de sa langue, ne se fût-il livré qu'à un seul, il aura un peuple de confidents ; et le secret d'hier devient la rumeur du jour[4]. La grande base de la sécurité consiste à ne rien faire d'inique. Celui qui cède au génie du mal mène une vie de trouble et d'anxiété ; ses frayeurs égalent ses prévarications, et son esprit n'est jamais en paix. Les alarmes suivent le délit : captif de sa conscience qui ne lui permet aucune distraction, tout malfaiteur est sans cesse sommé de lui répondre. On souffre la peine dès qu'on l'attend ; on l'attend quand on la mérite[5]. Une mauvaise conscience peut trouver sûreté quelque part, nulle part sécurité. On a beau n'être pas découvert, on se dit qu'on peut l'être ; et dans le sommeil on tressaille, et l'on ne peut ouïr parler d'un crime sans songer au sien. Il ne semble point assez effacé, assez invisible. Le coupable a parfois la chance de rester caché ; la certitude, il ne l'a jamais[6].