Lettre 54

Sénèque attaqué de l'asthme. Préparation à la mort.

Résumé

Sénèque décrit sa lutte contre l'asthme, une condition qui mime les derniers moments de la mort, mais il en profite pour méditer sur la mortalité elle-même. Il se console ainsi que Lucilius en arguant que la mort n'est qu'un retour au néant qui a précédé la naissance, état qui ne causa alors aucune souffrance et ne devrait en causer aucune maintenant ; ainsi le sage, en voulant ce que la nécessité imposera, transforme une mort forcée en un départ volontaire et n'a jamais besoin de craindre l'heure dernière.

Translated by Joseph Baillard, 1914

Mon mal m'avait laissé une longue trêve : tout à coup il m'a repris. « Quel genre de mal ? » vas-tu dire. Tu as bien raison de le demander, car il n'en est point qui ne me soit connu. Il en est un pourtant auquel je suis pour ainsi dire voué, et que je ne sais pourquoi j'appellerais de son nom grec, car notre mot suspirium (suffocation) le désigne assez juste. Au reste il dure fort peu : c'est une tempête, un assaut brusque : en une heure presque il a cessé. Car peut-on être longtemps à expirer ? Toutes les incommodités physiques, toutes les crises ont passé sur moi : aucune ne me paraît plus insupportable. Et en effet, dans toute autre, quelle qu'elle soit, on n'est que malade ; dans celle-ci on rend comme le dernier souffle. Aussi les médecins l'ont nommée l'apprentissage de la mort, et l'asthme finit par faire ce qu'il a mainte fois essayé.

Tu penses que je t'écris ceci bien gaiement, parce que je suis sauf. Si je m'applaudissais de ce résultat comme d'un retour à la santé, je serais aussi ridicule qu'un plaideur qui croirait sa cause gagnée, pour avoir obtenu délai. Toutefois, au fort même de la suffocation, je n'ai cessé d'avoir recours à des pensées consolantes et courageuses. Qu'est ceci ? me disais-je. La mort me tâtera-t-elle sans cesse ? Eh bien soit ! Moi aussi j'ai longtemps tâté d'elle. « Quand cela ? » dis-tu. Avant de naître. La mort, c'est le non être[1] : ne l'ai-je pas déjà connu ? il en sera après moi ce qu'il en était avant. Si la mort est un état de souffrance, on a dû souffrir avant de venir à la lumière ; et pourtant alors nous ne sentions nul déplaisir. Dis-moi, ne serait-il pas bien insensé celui qui croirait que la lampe éteinte est dans un état pire que celle qui n'est point encore allumée ? Nous aussi on nous allume, et puis l'on nous éteint : dans l'intervalle nous souffrons bien quelque chose ; mais après comme devant l'impassibilité est complète. Notre erreur, ce me semble, Lucilius, vient de croire que la mort n'est qu'après la vie, tandis qu'elle l'a précédée, de même qu'elle la suivra. Tout le temps qui fut avant nous fut une mort. Qu'importe de ne pas commencer ou de finir ? Dans l'un comme dans l'autre cas c'est le néant.

Voilà quel genre de remontrances je ne cessais de me faire, dans ma pensée s'entend, car parler, je ne l'aurais pu ; puis insensiblement cet accès, qui déjà n'était plus qu'une courte haleine, me laissa de plus longs intervalles, se ralentit et enfin s'arrêta. Mais à présent même, bien que j'en sois quitte, ma respiration n'est pas naturelle, n'est pas libre : elle éprouve une sorte d'hésitation et de gêne. Comme elle voudra ! pourvu que la gêne ne parte point de l'âme. À cet égard reçois ma parole : je ne tremblerai pas au dernier moment : je suis bien préparé ; je ne compte même pas sur tout un jour. Il faut louer et imiter ceux qui n'ont pas regret de mourir tout en aimant à vivre. Quel mérite en effet de sortir quand on vous chasse ? C'en est encore un pourtant : je suis chassé, mais je sors comme si je ne l'étais point. Aussi ne chasse-t-on point le sage ; le mot suppose l'expulsion d'un lieu qu'on quitte malgré soi. Le sage ne fait rien malgré lui : il échappe à la nécessité ; car il veut d'avance les choses auxquelles elle le contraindrait.